
Chose à lire”, “à coté de l’image”. La légende est née de cette lecture de Vies des Saints que le Moyen Age a imposée. Une lecture non à côté de la statue du saint mais au loin; une histoire que peu à peu gonflait le vent de l’imaginaire, une histoire qui devenait une image.
Dans ce mouvement de l’un à l’autre, lire prend le pas sur l’origine. Comment s’étonner que le travail de Gaspard R. et Michèle M. entre sculpture et peinture, renvoie à la légende, au récit, si ce n’est au mythe, cette “partie intégrante de la langue” d’après Lévi-Strauss. Le sculpteur interroge avec les matériaux, avec les formes mais aussi avec les mots, cette légende. Comme l’archéologue, avec d’autres outils et d’autres voies, il donne à voir en cassant la logique traditionnelle du regard que lissent toujours les instruments de l’histoire de l’art.
Parcourant le musée, et les milliers de publications de ces dix dernières années, l’archéologue peut acquérir la certitude de fixer à jamais de nouveaux repères et d’évacuer pour toujours ces faux mystères de l’archéologie . Il renforce chaque jour la réalité de ses constructions, analyse, compile, analyse ses compilations, ordonne aussi sa langue avant qu’elle ne se dissolve dans l’abstraction informatique et les données métrées Il doit se tenir à distance tout en poussant plus loin l’observation pour comprendre.
Long chemin où reste ouvert le champ des rêves et des légendes, celles qui ne fondent pas l’Histoire mais qui relient les peuples. L’objet et le rêve qu’il engendre, n’appartient pas à celui qui le découvre. Des petits hommes de bronze d’Hochdorf aux épées de la Saône, l’artiste s’empare sans scrupule comme il voyage sans honte avec Lilith et Mélusine. Pourquoi moins le suivre que Perceval dans la forêt courtoise de Brocéliande? Et pourquoi moins croire à son errance magique dans le dédale archéologique du Musée et de ses collections? Artiste, homme sauvage, anti-chevalier au sens où Jacques Le Goff l’évoque à propos du conte merveilleux, est-il moins guide de ces lieux que le spécialiste qui a vaincu tous les dangers de la recherche? Il donne aussi sens à la forêt de l’histoire. Il éclaire autant les pièges de l’idéologie comme le montre le travail de l’allemand Kiefer.
Dans cette forêt, “il est un lieu où nul ne va”. Ce lieu de l’absence, on n’en connaît pas le druide architecte. Construit, il appartient aux trois archétypes architecturaux définis par Quatremère de Quincy: la tente, le souterrain, la cabane. Cette cabane de Robinson, magnifiée par un toit de cuivre de cathédrale, n’a plus les portes de cabane de Laugier ou Boullée. Elle est impénétrable. Dans le cercle des mythes et des légendes comme dans les caveaux positionnés par le prospecteur archéologue demeure un lieu toujours plus loin, impénétrable. Même, dans cette aire de circulation infinie de la crypte de Saint Bénigne, réinvestie par le touriste depuis 1844, quelques choses échappent: le caveau initial, les bras levés de l’homme orant? En dépit des restaurations poussées du XIX° siècle, le croyant aujourd’hui, comme l’artiste se retrouvent, même si l’archéologue interroge.
Les témoignages des musées peuvent encore parler, nous parler, à condition qu’on ne réduise pas leur langue à une seule traduction définitive qui les appauvrirait. A l’entrée du lieu de tous les musées l’artiste pousse dans ses retranchements la tendance fonctionnaliste du scientifique qui en oublie quelques fois toutes les dimensions de cette langue. A l’autre extrémité de la salle, l’archéologue dit à l’artiste comme à chacun de nous, que le sol reconnu, que le paysage reconstruit dans les rêves, sont ceux d’un ancien continent jamais disparu, mais éclaté. C’est ainsi que les fragments enfouis puis retrouvés nous rassemblent.
Christian SAPIN
Historien de l’Art, Archéologue, Directeur de recherche au C.N.R.S.
